Mon petit garçon est mignon, il rit toujours, il a des petits yeux noirs et brillants, comme les rats. J'ai souvent peur de le perdre. Il mesure deux centimètres de haut. Pourtant, il a dix ans. Quand il est né, on a été surpris, un peu inquiets. Le docteur nous a tout de suite rassurés, il a dit : "Il est tout à fait normal, patientez, c'est un petit retard, il va grandir." Dix ans plus tard, l'entaille qu'on a faite dans la plinthe pour marquer sa taille quand il avait un an est toujours valable. Aucune école n'a accepté de le prendre sous prétexte qu'il n'est pas comme les autres. On est obligés de le garder à la maison. On a dû engager quelqu'un à domicile. C'est très difficile de trouver quelqu'un qui accepte. C'est beaucoup de soucis et de responsabilités, il est si petit, on a peur de le perdre. Surtout qu'il est très farceur, il adore se cacher et il ne répond pas quand on l'appelle. On passe son temps à le chercher, il faut vider toutes les poches des vêtements et chercher dans tous les tiroirs, ouvrir toutes les boîtes. La dernière fois, il s'était caché dans une boîte d'allumettes. Faire sa toilette est difficile, on a toujours peur qu'il se noie dans sa cuvette. Ou qu'il file par la vidange du lavabo. Le plus dur, c'est de lui couper les ongles. Pour connaître son poids, on doit aller à La Poste le mettre sur un pèse-lettre. Récemment, il a eu une rage de dents. Aucun dentiste n'a voulu le soigner, j'ai dû l'emmener chez l'horloger. Chaque fois que des parents ou des amis le voient, ils disent : " Comme il a grandi." Je ne les crois pas, je sais bien qu'ils disent ça pour nous faire plaisir. Un jour, un médecin plus courageux que les autres nous a dit qu'il ne grandirait jamais. Le coup a été dur. Petit à petit, on s'est habitué, on a vu les avantages. On peut le garder sur nous, on l'a toujours sous la main, il n'est pas encombrant, on se le met vite dans la poche, il ne paie pas dans les transports en commun, et surtout, il est affectueux, il adore nous chercher des poux dans a tête. Un jour, on l'a perdu. J'ai passé la nuit à soulever les feuilles mortes, une à une. C'était l'automne. C'était un rêve.
* Un livre magnifique, rempli d'humour et qui reste si touchant